Arpentage a débuté sur Google Earth.
Du fond de mon lit et en position de surplomb satellitaire, la terre se laisse réduire à une carte sans épaisseur. Des nuits à dériver, à glisser d’un continent à l’autre sans résistance, jusqu’à buter contre l’immensité méthodique des États-Unis.
Le Public Land Survey System, ou grille de Jefferson, a imposé au sol une pensée géométrique. Avant même d’être habité, le paysage a été découpé. Mesuré. Distribué. Ici, le territoire n’apparaît plus comme une continuité organique, mais comme une décision. Une trame obstinée.
Carré après carré, j’ai collecté ces fragments comme on prélève des échantillons. Déserts, champs, zones pavillonnaires, carrières : partout la même trame sous-jacente, indifférente aux accidents du relief. Un carrelage infini où chaque parcelle semble interchangeable, et pourtant singulière dans chacune de ses cicatrices.
Trente-six sections, comme celles qui composent un township du Public Land Survey System, ont été traduites en céramique émaillée. À l’échelle 1/10 000, chaque carré devient une surface d’attention. Chaque nuance de ton, les striures des machines, les failles, les traces d’extraction, les lignes de culture.
Arpenter, ici, ne consiste plus à mesurer le monde, mais à en éprouver la découpe. À accepter que le territoire soit à la fois une surface administrée et une matière vivante. Le sol n’est plus ce que l’on foule mais devient un jeu à manipuler, à assembler ou à contempler comme une cartographie à réinventer.
2020



Ensemble de 36 carrés de céramique émaillée, 16x16cm.
Installation (dimensions variables)
«Open space, un sentiment d’infini – c’est ce qui vient d’abord à l’esprit des Européens lorsqu’ils discutent du paysage des États-Unis. Pourtant, nos yeux ne se perdent jamais dans ce paysage. Vous n’éprouvez pas la sensation d’apesanteur que génère le Sahara, ni le vide des steppes mongoles.
Quel que soit le spectacle de la terre américaine, il donne toujours le sentiment d’être ancré. Tu es toujours quelque part. Et ce quelque part est la route.
Traverser l’étendue infinie américaine signifie voyager le long d’une route menant imperturbablement tout droit, apparemment indifférente aux caprices de la terre. Même les plus petites routes de campagne non goudronnées sont dessinées par une règle. Ensemble, toutes ces routes forment une immense grille de carrés de taille égale, un motif en damier, pour que vous ayez toujours le sentiment de savoir où vous êtes. Il y a quelque chose de paradoxal dans ce sens d’être ancré.
A première vue, le paysage américain semble se raconter naturellement au voyageur, pour accueillir volontiers le voyageur ; le sentiment d’être ancré semble être un geste de la nature. Pourtant, ce n’est pas la terre qui vous reçoit; ses contours naturels ne sont pas ce qui s’ouvre au voyageur: c’est la route qui lui ouvre les bras. Ce qui souligne à quel point cet infini a dû être terrifiant pour les premiers colons qui se sont aventurés dans l’Ouest. Aux États-Unis, 70% des terres sont mesurées et organisées selon le principe strict du damier. Chaque carré a un périmètre d’exactement un mile par un mile, défini par les routes. C’est incontournable, et ce n’est pas pour rien qu’on le surnomme le réseau américain : les États-Unis sont ce réseau. L’espace infini de la terre américaine a été apprivoisé en un réseau de routes rectilignes.»
The Seduction of the Grid, Essai de Peter Delpeut, extrait du livre Grid Corrections



Installation, dimensions variables, 2019
